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dimanche 24 septembre 2017

Le clin d’oeil de Cybèle




Cette succession de belles journées 
est si extraordinaire 
que mes parents adoptifs 
en sont décontenancés. 
Ils ne savent plus de quoi se plaindre, 
ils ne parlent plus 
d’aller passer l’hiver au sud...


samedi 7 février 2015

Le clin d’oeil du chat (25)

Des animaux doués de raison



La bonne nouvelle de la semaine, elle est écrite dans le journal: Un chat n’est pas une lampe. En France, pas plus tard que la semaine dernière, la loi considérait encore les animaux domestiques comme des meubles. On pourra dire maintenant que ce sont des « êtres vivants doués de sensibilité ». En revanche les coqs et les taureaux n’auront pas encore droit à ce statut et ne pourront éviter des morts atroces dues à des coutumes barbares, il reste bien des points à débattre. Et bien entendu, les chasseurs, les pêcheurs et les agriculteurs font pression pour que le droit n’évolue pas. «Que deviendraient-ils si l’animal devenait une personnalité juridique ?» On n’en est pas encore là. 

 Chose certaine, je remercie mes parents adoptifs de m’avoir appris à lire. Je me coucherai mieux informé ce soir en éteignant ma lampe de chevet. 




vendredi 12 décembre 2014

Le clin d’oeil du chat (24)



Je ne sais pas si c’est parce que je suis un chat, mais je trouve les êtres humains bien mal inspirés quand ils décident de se choisir un héros. Tout d’abord, ils attendent que le patineur décède pour le porter aux nues, puis ils lui font des funérailles nationales. 

Ne le répétez à personne, mais je suis très heureux que ma mère ait choisi de m’apprendre à écrire au lieu de me mettre des patins aux pieds.

vendredi 27 juin 2014

Le clin d'oeil du chat (23)





Besoin de vacances

Je n’en peux plus, il me faut le dire ou l'écrire,  mes vieux sont devenus insupportables depuis qu’ils ont décidé de partir. Je n’ai jamais vécu pareille absurdité : ce sont mes parents adoptifs qui s’en vont, et moi, le chat de la maison, qui ai besoin de vacances. Ils sont de bonne foi, pour me tenir dans l’ignorance, par crainte que la perspective de leur départ me rende malheureux, ils ont tout mis en oeuvre pour me cacher leur escapade, se parlant à voix basse, complotant dans mon dos, se lançant des œillades entendues, cachant cartes et guides de voyage. Bref, ils ont fait tout ce qu’ils croient utile pour que j’ignore leur projet comme si j’étais un parfait imbécile. Mais je ne suis pas dupe et leur attitude m’exaspère au plus haut point. Comme si je pouvais ne pas voir leurs figures réjouies, leur air surexcité, la joie qui fait pétiller leurs yeux. Ma mère a le visage rêveur d’une illuminée que je lui vois seulement quand elle est sur le point de partir en voyage; mon père, quand il n’affiche pas un air angoissé qui accompagne chacun de ses départs, chantonne et sourit en faisant le ménage. Parce qu’ils se sont décidés très rapidement, ils ont eu du mal à trouver une maison à louer pour dix jours en cette période de l'année, mais ils semblent à présent très heureux de leur choix.

Le plus éprouvant fut l’épisode des passeports. Les leurs n’étaient plus valides, ils ont dû faire de nouvelles demandes, puis attendre que les nouveaux leur soient postés. Les délais étant très serrés, mon père s’est fait du mauvais sang, terrorisé à l’idée qu’ils ne soient pas arrivés le jour du départ. Il a passé plusieurs nuits à ruminer et lundi, quand il a constaté que la boîte aux lettres était vide, il est devenu livide. Par chance, quelques minutes plus tard, la postière a tendu une enveloppe à ma mère. Oui, mais une seule, seul le passeport de mon paternel était dedans. Et comme le lendemain était le jour de la Saint-Jean, l’homme m’a donc fait subir deux autres nuits d’enfer à se retourner continuellement dans notre lit. Comme de raison, le passeport est arrivé avant-hier et il a pu retrouver une certaine sérénité.

À les voir aussi fébriles et enthousiastes, on pourrait croire qu’ils vont résider dans une villa au charme romantique dans un décor de carte postale. Il n’en est rien. J’ai pu voir des photos dans l’ordinateur de ma mère, le chalet est minuscule et rudimentaire, la cuisine exiguë avec seulement un poêle à deux ronds, la salle de bains n’a pas de baignoire et la petite télé date de l’âge de pierre. Je me suis dit : ouille, mes pauvres parents s'en vont manger de la misère !

Ne croyez pas que cela me réjouisse, je compatis, je me demande d’ailleurs comment ils pourront s’adapter à une situation aussi éloignée de leur réalité quotidienne. Sur les photos montrant des images des alentours, on voit des pêcheurs au large et des mouettes folles qui suivent leurs barques, de bien peu d’intérêt quand on les compare aux superbes paquebots dont on peut contempler les passages ici. Je ne vois pas ce qu’ils trouvent d’aussi désirable à se rendre aussi loin pour voir la mer, cette étendue tellement plus plate que le fleuve qui coule devant chez nous, admirable porteur de canards, de bernaches et de transatlantiques.

N’empêche, je suis heureux qu’ils s’en aillent ! Leurs amis qui viennent prendre soin de moi pendant leurs vacances sont tranquilles et doux, ils ne sont ni exaltés ni nerveux et, je le sais parce qu’ils ont pris des photos de moi, ils me tiennent en haute estime. Je me promets donc de leur faciliter la vie, de bien me reposer afin de pouvoir supporter la déception de mes parents à leur retour le 6 juillet, de subir patiemment leurs sautes d’humeur et leur déprime. 

Je sais que je leur serai d’un grand secours, car j’ai lu, dans le recueil de citations que ma mère conserve dans ses dossiers : « On voyage autour du monde à la recherche de quelque chose et on rentre chez soi pour le trouver. » J’ai la ferme intention de les aider à chercher.

Ce blogue ne s’interrompra pas tout à fait, je tenterai de le garder vivant pendant quelques jours.







dimanche 11 mai 2014

Le clin d'oeil du chat (22)




La fête des Mères

Je n’aime pas la fête des Mères. Je déteste le concert d’éloges qui remplit les pages des journaux les deuxièmes dimanches de mai, comme si les mères étaient toutes des modèles de vertu. Mais voyons donc ! Il y a des mères ingrates qui n’aiment pas leurs enfants, des mères menteuses qui se pensent au-dessus de toutes les vérités, des mères paresseuses qui négligent leurs petits, il y a même des mères criminelles qui n’hésitent pas à tuer leur progéniture.

Ma mère, par exemple. Elle n’a tué personne à ma connaissance à part quelques moustiques, mais elle est loin d’être exemplaire. Bon, vous me direz que ce n’est pas une vraie mère, qu’elle n’est qu’une mère d’occasion, la fausse mère d’un chat… Pourtant, elle a tout fait pour me persuader du contraire. Elle m’a appris à lire et à écrire, comme si j’étais un petit d’homme, elle a nié ma condition de félin jusqu’à me dissuader de chasser les oiseaux. Vous imaginez le traumatisme que j’ai dû subir, et les séquelles avec lesquelles j’ai dû poursuivre mon existence. Impossible de discuter de mes lectures avec mes semblables, impossible de ronronner avec mes amis félins de peur de chanter faux, impossible d’être l’ennemi des oiseaux. Je ne suis bien ni avec les chats, qui me croient pédant, ni avec les oiseaux, qui ne me craignent même pas, ni avec les humains, qui me jugent inadapté.

Oui, inadapté, je le suis et le resterai. Si j’ai appris à ronronner, c’est bien plus pour faire plaisir à ma mère que pour respecter ma nature profonde. J’ai fait ça un matin d’été, alors que les premières lueurs du jour pénétraient par la fenêtre. L’air était si bon que je n’ai pas pu me retenir de soupirer de plaisir. Ma mère, réveillée par ce murmure, s’est tout de suite réjouie d’entendre une manifestation de plaisir de ma part. Elle s’est empressée de caresser le petit espace sacré entre mes deux oreilles, ce qui a eu pour effet immédiat un redoublement de plaisir sonore. Et voilà, j’étais piégé, je ne pourrais plus jamais soupirer d’aise sans lui faire part de mon bonheur de vivre.

Il en est ainsi avec les mères, vous leur donnez un peu de vous-même et elles se croient en droit d’attendre tout le reste. Ce sont d’éternelles insatisfaites, des dictatrices de plaisirs. Lorsqu’elles entreprennent votre éducation, elles vous veulent irréprochable, ni plus ni moins que parfait. Remarquez, je n’aurais pas été plus chanceux avec ma mère biologique, elle qui m’a abandonné dès mon plus jeune âge. Et s’il n’y avait pas eu une paire d’humains vivant dans une maison pour me recueillir, il est fort probable que je n’aurais pas pu survivre au-delà de ma première année. Ma mère adoptive m’a forcé à manger des croquettes, m’a obligé à fraterniser avec les deux autres chats de la maisonnée, mon père m’a traîné chez le vétérinaire quand j’ai été malade, lequel en a profité pour me stériliser. Bref mes parents se sont improvisés comme tels, probablement pour se déculpabiliser de n’avoir pas eu d’enfants.

Alors, n’attendez pas que je sois plus indulgent le mois prochain quand on fera l’éloge des pères. Pour moi, ces fêtes n’ont été instituées que pour flatter les humains dans leurs rôles de géniteurs, des rôles qu’ils et qu'elles se donnent par simple mimétisme. 

À la flatterie humaine, permettez que j’oppose la sincérité féline !


  

dimanche 20 avril 2014

Le clin d'oeil du chat (21)





L'arrivée du printemps 

« Si l'on pouvait croiser l'homme avec le chat,
ça améliorerait l'homme mais ça dégraderait le chat. »
Mark Twain



Je suis sorti ce matin. Le jour n’était même pas levé, ma mère l’était depuis un bon moment, elle m’a dit : il fait doux Messidor, elle a ouvert la porte, j’ai avancé précautionneusement dans le noir, j’étais dehors.

Je ne me suis même pas mouillé les pattes, les marches étaient sèches, presque plus de neige au sol, à peine quelques traces. Je suis resté à humer l’air froid et à écouter la terre avaler les restes de l’hiver. Il y a toutes sortes de silences, celui-là était assourdissant. J’ai écouté un long moment la symphonie muette, méditative, pénétrante, apaisante.

Puis des sons aigus ont jailli au loin, un cri puissant a déchiré le silence, puis un autre et un autre encore. Des bernaches, venant du Sud, par longues bandes bruyantes, traçaient un grand V dans le ciel encore sombre, j’entendais le vif battement de leurs ailes, je voyais des lignes noires et fuyantes dans le bleu profond. Elles voyagent aussi la nuit, me suis-je dit, admiratif, songeant au long voyage qu’elles entreprennent. J’ai pensé à l’énergie qu’il leur faut, à la force de leur désir, à l’instinct qui les pousse à revenir chez nous lorsque le fleuve fait fondre ses glaces, lorsque le vert mousse s’apprête à recouvrir au sol les feuilles roussies par le froid.

C’est en me rappelant cette dure saison qui s’achevait enfin que j’ai aperçu Ti-Guy, le chat de nos jeunes voisins. Je vous en ai déjà parlé, c’est mon ami. C’était mon ami, nous avons eu un froid qui a duré tout l’hiver. J’avais eu des mots blessants, il en avait eu à son tour, que je lui ai pardonnés, mais pas lui. Je me suis demandé si la colère l’avait enfin lâché et s’il me gardait rancune. Il est passé devant moi sans me regarder avec une nonchalance étudiée, peut-être faisait-il mine de ne pas me voir. J’étais tapi dans l’ombre, assis, immobile, invisible à ses yeux. Une autre volée de bernaches a vrillé le ciel au-dessus de nous, nous avons levé la tête en même temps et c’est alors qu’il m’a aperçu, je l’ai vu sursauter.

Au lieu de poursuivre sa route, il a fait demi-tour et s’est dirigé droit sur moi. Je ne bougeais pas, je l’ai laissé s’approcher sans rien dire. Il s’est arrêté, il n’était plus qu’à un mètre de distance, il a gravi une marche, puis une autre, s’est assis sur la troisième, celle où je me tenais, tout près de la porte, nous étions à présent côte à côte. Alors, il a eu ce geste d’apaisement, il s’est allongé.

Et dans le silence du petit matin, nous sommes restés là, à contempler le retour des bernaches, moi assis, lui étendu, ses pattes sous lui. Il n’y avait plus de colère, plus de rancune, plus de mots.

Ti-Guy, avril 2014




dimanche 23 mars 2014

Le clin d'oeil du chat (20)



«Vous pouvez arracher l’homme du pays,
mais vous ne pouvez pas arracher le pays du cœur de l’homme. »

John Dos Passos

Le mal du pays

Ce n’est pas pour me plaindre, mais j’entends la même rengaine depuis que je suis né. Ça fait seize ans que mes parents me rebattent les oreilles avec ce pays que nous n’avons pas, qu’ils me le chantent sur tous les tons, avec la mélancolie qui sied aux airs tristes, une mélodie insistante comme un ver d’oreille à laquelle j’ai fini par m’habituer, une mélopée de cruelle désespérance.

En tant que chat bien logé, caressé, vacciné et nourri aux croquettes de Prescription Diet, je ne vois pas bien quels avantages pourraient me procurer un pays à nous. Pourtant, je comprends mes parents de le désirer, même si je dois me contenter en ce moment de caresses plus distraites de leur part. Je les comprends parce qu’ils y croient depuis plus de quarante ans, qu’ils ont vu s’éveiller leurs semblables au projet de prendre possession du territoire, qu’ils se sont eux-mêmes ouvert les yeux au cours de leurs voyages, qu’ils ont chéri ensemble l’idée de s’affranchir d’un Canada qui ne leur ressemble ni par la langue ni par la culture, cet espace trop grand, trop mou et trop fade pour qu’ils s’y sentent chez eux. Ils ont suivi avec admiration des amis artistes et artisans, formés à toutes les disciplines, déployer leurs talents dans une multitude de domaines. Le rêve de se donner un pays, ils l’ont nourri de leur travail et de leurs espoirs, ils se sont servi de leur langue pour lui donner un sens, pour le recréer avec  d’autres mots et d’autres images, ils en ont fait un projet, une entreprise réalisable qu’ils ont portée à bout de bras.

Or, après toutes ces années, ils découvrent avec incrédulité que leurs frères et leurs sœurs ne partagent pas leur rêve, que leurs voisins et leurs enfants de coeur s’en détournent, eux qui craignent aujourd’hui de perdre tout ce que la fierté a fait naître et qu’elle a construit pour eux. Comme si ce n’était pas assez d’être méprisés par une majorité de Canadiens, mes parents se sentent trahis par ceux-là mêmes qui ont profité de leur foi et de leur labeur. C’est déjà humiliant de vivre un rejet, de subir l’arrogance et la condescendance d’un peuple qui continue à les traiter comme des ennemis, mais ce n’est rien à côté de ce que leur fait vivre leur propre nation. 

De quoi les Québécois ont-ils peur, se demandent mes parents, pour qu’ils se montrent si réticents à la seule idée de se donner un pays ? Ont-ils peur de rompre leurs chaînes de magasins américains, de perdre leurs kilos de graisse emmagasinés à l’aide de big mac et de coca cola ? Le confort qu’ils ont gagné jour après jour les aurait-il détachés de cette louable ambition ?

N’empêche… Mes parents suivent la campagne de peur qui s’installe jour après jour avec l’espoir fou qu’elle ait l’effet contraire sur leur peuple et que  leur rêve d’avoir un pays se concrétise enfin.

Je ne vais pas les détromper. De ma situation privilégiée d’observateur bien nourri, j’entretiens moi aussi l’espoir de profiter de caresses moins distraites. Et de continuer à vous écrire en français.



lundi 17 mars 2014

Le clin d'oeil du chat (19)



Je hais les rhinites

Un virus, ça n’a l’air de rien, c’est minuscule, ça ne se voit pas à l’œil nu, sauf sur Internet, mais si vous saviez quels dommages la moins futée de ces nanoportions peut causer à des êtres humains…!  On croit généralement que ce qui est petit est mignon, mais ce n’est pas vrai dans le cas d’un virus. Quand je vois comment ce dangereux insignifiant s’en est pris à mes parents adoptifs, un sentiment de haine m’habite à l’égard de cette forme de vie destructrice.

Ce n’est pas pour rien que le mot virus signifie poison. D’ailleurs, ce n’est pas seulement la vie de sa victime qu’il empoisonne, mais celle de ceux qui gravitent autour d’elle. Le virus qui a terrassé ma mère est pourtant survenu par un bel après-midi de fin de semaine. Je me prélassais au salon, j’étais allongé dans un rayon de soleil quand je l’ai entendue qui disait à mon père: « Je me sens bizarre, on dirait que je vais avoir un rhume.» Cette phrase, je l’entends pratiquement toutes les semaines de l’hiver, je n’en croyais rien. Mais immédiatement après le souper, ma mère parlait d’une voix nasillarde et elle a commencé à renifler et à se moucher. Elle a dit : « J’ai une boule dans la gorge, il est violent celui-là, il va sûrement passer très vite, tant mieux ! » Le lendemain, cinq boîtes de mouchoirs avaient été vidées. Mon père s’étonnait, lui que la nature et l’hérédité ont gratifié d’un remarquable appendice nasal : «Comment un aussi petit nez peut-il générer un tel océan de sécrétions, je n’arrive pas à comprendre…? »

Ma mère ressemblait à un clown avec son pif rouge, ses cernes sous les yeux, ses traits tirés, sa langue blanchie, son air absent. Un clown triste, évidemment, voire abattu, découragé, démoralisé, pessimiste, sombre, ténébreux, en un mot dépressif. Mais on n’avait encore rien vu, la nuit qui a suivi a été un véritable cauchemar pour nous trois, pour nous deux autant que pour elle. Des quintes de toux l’ont secouée qui la laissaient épuisée et penaude, et, nous comme elle, exaspérés. Elle s’est courageusement levée à quatre heures du matin pour s’occuper de son blogue, j’étais soulagé, j’ai pu enfin m’endormir. Mais après le petit-déjeuner, je l’ai perdue de vue, je ne la trouvais plus. Je l’ai cherchée partout dans la maison sauf là où j’aurais dû, elle était retournée au lit. C’était si inhabituel de sa part que je l’ai laissée dormir, je suis retourné d’où je venais sans faire de bruit, elle avait l’air tellement misérable. Elle s’est levée à dix heures, encore tout ensommeillée, mais elle se traînait, marchait comme si elle avait vieilli de vingt ans en quelques heures.

C’est mon paternel qui fut le plus à plaindre durant cette semaine d’enfer. Non seulement il ne l’entendait plus rire quand il plaisantait, mais elle ratait la plupart des plats qu’elle préparait. Elle souffrait d’agueusie, elle avait perdu la faculté de goûter les aliments. Toute une calamité pour une passionnée de cuisine, et qui allait comporter de lourdes conséquences pour son goûteur. Une tarte au chocolat sans sucre, un potage trop pimenté, une poisson fade et moche comme une journée d’hiver sans soleil, mes deux vieux dépérissaient par la faute de cette nasopharyngite de malheur.

Moi aussi, je souffrais. Je ne l’entendais plus me murmurer des mots d’amour quand elle me caressait, finis les dialogues philosophiques entre nous, elle avait aussi perdu la voix. J’aurais pu me rabattre sur ses écrits, hélas, même pas, elle avait également perdu l’envie d’écrire. Et pour que cela se produise, il fallait qu’elle soit rendue vraiment très bas. Elle était devenue l’ombre de son ombre, elle était devenue l’ombre de son chat. Certes, je compatissais à ses malheurs, mais j’avais surtout très hâte que ce rhume de malheur se termine, le pire dont j’avais pu observer les effets dévastateurs en quinze ans de cohabitation avec un couple d’humains régulièrement aux prises avec ce virus.

Or, toutes les situations ont une fin, à plus forte raison quand elles sont insupportables. Le rhume a poussé son dernier souffle la nuit dernière. Je n’ai malheureusement pas été témoin de son déclin, je passais dorénavant mes nuits à l’extérieur de la chambre conjugale. Mais à mon réveil, j’ai entendu un son familier, le bruit si mélodieux des touches qu’on frappe doucement quand on écrit sur un clavier. Et puis j’ai entendu un murmure si cher à mes oreilles, ma mère adoptive venait d’éclater de rire.  

Alors, j’ai su que nous allions couler encore des jours heureux et que cette première journée de rémission serait splendide !


Le virus

Le rhume

dimanche 2 mars 2014

Le clin d'oeil du chat (18)






En français s’il vous plaît !

Ma mère fulmine. Elle a été de mauvaise humeur toute la semaine, je ne l’ai pas vue souvent aussi longtemps contrariée. Hier, je l’ai surprise à pédaler dans le vide sur son vélo stationnaire. Devant le téléviseur éteint, elle avait les yeux fermés et les paupières serrées, elle pédalait furieusement comme si une horde de chiens enragés était à ses trousses.

J’ai bien vu qu’elle était en train d’écrire dans sa tête, elle le fait aussi durant la nuit. Je le sais parce que je dors tout contre elle et qu’il m’arrive d’être agacé par ses élucubrations silencieuses. Ma mère est une écriveuse de lettres, elle en a écrit toute sa vie. Jadis à ses amoureux, plus récemment à ses amis, mais aussi à ses patrons, à ses éditeurs, à ses clients, à ses lecteurs, et même à ses ennemis. Tout comme à des entreprises qui cette semaine se sont adressées à elle dans la langue de Justin Trudeau. À la maison, la langue française est considérée comme un passage obligé à toute communication. C’est normal, mes deux parents travaillent en français, leur langue est leur principal outil de travail et ils en prennent un soin jaloux. Et ce fut une semaine éprouvante pour eux, surtout pour elle. D’abord la maison-mère des magasins qu’elle fréquente avec plaisir en dépit de leur raison sociale francophobe lui a envoyé une infolettre en anglais. Puis ce fut au tour de Blogger de faire de même alors que ce géant lui avait toujours écrit en français. De plus, elle a raccroché au nez à au moins trois vendeurs qui baragouinaient en anglais derrière la friture de leur cellulaire. C’est sans compter les deux sites français, des blogues de recettes de cuisine, auxquels elle est abonnée quotidiennement, qui émaillent de mots anglais leurs présentations. Très désagréable à lire, du franglais, ni plus ni moins.

Mes vieux ont la langue chatouilleuse. Il faut les voir et les entendre quand ils regardent le journal télévisé de 20 heures sur TV5, leurs oreilles sont rouges de colère. Mon père rouspète, ma mère maugrée et moi je comprends à peine David Pujadas quand il prononce smartphone, low-cost, airbag, brainstorming, after-work, ou best-of à cause de son accent qui déforme les mots. Et c’est sans parler des films tournés en France, souvent excellents mais qui se terminent invariablement par une chanson en anglais.  « Hé, Français de l’Hexagone, je vous le prédis, votre adulation des États-Unis vous perdra. Ça vous plairait de voir votre langue disparaître ? Eh bien, vous ne perdez rien pour attendre, ça s’en vient ! »

Il semble que le milieu des affaires soit plus affecté là–bas par le virus de l’anglicisation. On y entend des phrases comme :
« Tu peux me débriefer sur le meeting ? […] 
— D’abord, tout le staff a donné son feedback sur le dernier deal. […] 
— Depuis que l’on a mergé, le N+1 n’arrête pas de benchmarker nos annual reviews. Les miens étaient borderline en 2009. Enfin, comme je vais sûrement closer un gros deal, j’espère avoir une augment. 
— Au fait, il y a un call sur les ratings demain. Mais je suis overbooké là, je te forward le mail. Keep in touch ! *»

Ça ne vous écorche pas les oreilles, vous ? Désolant, n’est-ce pas ! D’accord, nous n’avons guère de leçons à donner à nos cousins, notre parlure est elle aussi encombrée d’anglicismes, mais nous avons au moins l’excuse, pauvres petits Québécois que nous sommes, de patauger dans un océan d’anglophones. D’ailleurs, je n’ai pas pu m’empêcher de me payer la tête de ma mère en lui lisant un extrait du site humoristique de dÉsencyclopédie** sur l’avancée du franglais dans le monde. Je le recopie ici :

« Hélas, trois fois hélas, ô rage, ô désespoir, le cas de la France n'est rien en comparaison de celui du malheureux Canada. Le franglais a atteint une telle ampleur outre-atlantique que plus personne aujourd'hui n'y parle français, même pas en Louisianne (sic). C'est à croire que le froid, la sodomie de caribou et les chanteuses à dents longues favorisent la propagation du mal, et l'OMS a jugé plus prudent d'abandonner définitivement tout espoir de guérison pour passer le plus tôt possible à l'annihilation de ce foyer épidémique. Les missiles sont en place, le lancement aura lieu sous peu, mais chut, c'est une surprise. »

Désopilant, n’est-ce pas ? Eh bien, ma mère ne l’a pas trouvé drôle. Elle m’a dit avec des sanglots dans la voix : «Tu peux bien en rire, nous ne verrons pas cela nous trois, mais le début de cette farce grossière, la disparition de notre langue, sera hélas une réalité dans une cinquantaine d’années.»

Je me suis écarté du bureau où elle écrivait pour aller me poster à la fenêtre, des mésanges achevaient leur repas sous l’œil vigilant de quatre écureuils et le regard protecteur de mon père. Mais avant, j’ai vu que ma mère avait inscrit comme titre de message : «En français s’il vous plait. » Et je me suis demandé si le ou la destinataire allait comprendre. Moi, je crois bien que je lui aurais écrit en anglais.



* L’anglais et le français, une relation d’amour/haine

** Le franglais, une menace ?


Une académie rigolote


dimanche 23 février 2014

Le clin d'oeil du chat (17)





Les voleurs de pitance

Vous me croirez si vous le voulez, les écureuils m’enchantent. Ce n’est pas pour me vanter, mais je les connais par coeur. Ces petits acrobates naturels sont des as du saut sans la perche, des champions toutes catégories du vol aux mangeoires. Cependant, comme ce sont aussi des goinfres impénitents, ils ne sont pas vraiment difficiles à attraper. Il suffit d’attendre un moment d’inattention de leur part, par exemple la découverte d’une provision de noisettes oubliée près d’un arbre, et hop, les voilà dans ma gueule de chat. Et quel goût suave ils ont ! Une délicieuse combinaison d’arachides et de graines de tournesol : un festin dont je me délecte, aucun résidu de savon, il va sans dire !

Naturellement, pas question de leur manger la queue, au grand désespoir de ma mère. Quand elle en trouve une au jardin, elle me fixe avec un fleuve de reproches dans les yeux. Pourtant, il ne m’étonnerait pas qu’elle change d’attitude le printemps venu. Car depuis que mon père adoptif s’est mis à nourrir les oiseaux, elle ne voit plus les écureuils de la même manière. Elle les trouve malpolis, irrévérencieux, cavaliers, voire cyniques. Et d’une incroyable ingéniosité. Elle passe des heures à la fenêtre à tenter de les faire fuir en frappant sur la vitre tout en observant les chorégraphies des mésanges et à guetter l’apparition d’une espèce cousine, la mésange bicolore. Elle a entraperçu cette dernière une seule fois sans pouvoir lui prendre le portrait : une grosse déception. Depuis, elle attend son retour avec une patience féline.

De son côté, mon paternel est en feu. Plus ses frétillants ennemis réussissent à déjouer ses plans aux mangeoires, ce qui se produit tous les jours, plus il se montre inventif. Dès qu’un individu fait preuve de plus de ruse que lui, il imagine une autre astuce. Lui qui n’a jamais eu un soupçon de penchant pour le bricolage est devenu un vrai patenteux. Ses constructions ont des allures de sculptures dont pourraient s’enrichir les musées d’art moderne. Il se sert de toutes sortes d’objets, lesquels il faut le dire, ne reçoivent pas toujours l’approbation maternelle. Abat-jour ou articles de cuisine sont désormais exclus de ses outils, ma mère lui a gentiment conseillé de s’approvisionner dans le garage. Sa dernière trouvaille, un couvercle de poubelle en plastique retenu par deux bâtons plantés dans la neige, astucieusement fixés par des épingles à linge et placés pour que la surface du couvercle tangue dès qu’un importun se pose dessus. Après quelques essais ratés et de savants calculs pour mesurer la distance convenant aux bâtons, il a pu observer la glissade et la chute d’au moins deux écureuils courageux. Vlan, sur le derrière ! C’est plus qu’il en attendait, une grande satisfaction l’a fait éclater de rire et applaudir. Jusqu’au prochain épisode...

Car la lutte n’est jamais terminée entre ses voleurs de pitance et mon infatigable paternel, la guerre reprend chaque jour avec un entrain que je ne croyais pas possible. Mais au lieu de se décourager comme tout homme le ferait devant une détermination animale aussi exemplaire, mon père persévère !

Ce climat hivernal est réjouissant. C’est la première fois que mes parents sont de si bonne humeur durant la saison morte. Les fenêtres sont devenues leurs écrans préférés, comme moi, ils ne les quittent des yeux que pour aller manger. Les entendre rigoler et planifier leurs ripostes me satisfait pleinement, je n’ai jamais passé un hiver aussi rassurant. Pas de voyage en pays chaud pour eux, pas de gardiennage forcé pour moi. Je suis même prêt à me priver de chasse quand la belle saison arrivera. Pour que durent encore l’hiver prochain ces belles parties de rigolade !


Les écureuils inspirent les chercheurs

Une vidéo rigolote





samedi 15 février 2014

Le clin d'oeil du chat (16)



La Saint-Lamantin


Plus que les autres fêtes, je hais la Saint-Valentin. En tant que chat éclairé, je la considère comme une fête stupide qui encourage la moutonnerie. D’ailleurs, que savons-nous de son origine ? Par exemple, vous êtes-vous déjà demandé qui était saint Valentin ? Si l’on en croit les historiens, c’était un moine qui vécut au IIIe siècle de notre ère. Était-il seulement amoureux ? Probablement pas, l’histoire ne le dit pas, quoique j’aie lu qu’il fut martyrisé pour cause de foi chrétienne. Quand on sait que c’est le pape de l’époque qui en fit le patron des amoureux, on peut entretenir un scepticisme certain. Encore aujourd’hui, l’Église n’a pas fini de se mêler des amours humaines sur le thème de la conjugalité, le pape actuel recevait hier, jour du 14 février, 20 000 fiancés (voir le lien ci-dessous). Belle façon d’encourager la fécondité !

Ce n’est pas la raison de mon aversion. Ce n’est pas non plus parce que mes parents m’ont fait stériliser à un très jeune âge, car j’ai tout de même quelques amis de cœur. Certes je ne sais pas ce qu’est la libido, une pulsion qui semble aller de soi quand on est amoureux. Mais j’ai des attirances dont je ne rougis pas, même si elles me portent à aimer davantage les mâles que les femelles. Ce qui ne m’empêche pas, vous l’aurez compris si vous avez lu mon billet la semaine dernière, d’avoir un faible pour les souris que je tiens en haute estime, du reste je n’en dédaignerais aucune dans mon assiette qui ne goûte pas le savon. J’aime aussi mes parents adoptifs parce qu’ils me nourrissent et me cajolent, me procurant des sensations de bien-être que j’apprécie au plus haut point.

Revenons plutôt à nos moutons, ceux qui s’obligent à offrir des présents à
leur douce à la Saint-Valentin. Est-ce qu’ils ne pourraient pas trouver des objets moins éphémères que des fleurs qui se fanent et des chocolats qui se mangent ? Comme symbole de fidélité, ils auraient pu trouver mieux. Je ne sais trop, je n’y ai pas vraiment réfléchi, mais un CD ou un livre seraient certainement des cadeaux plus durables, plus significatifs, et les libraires leur en seraient reconnaissants. Mieux, une lettre bien écrite serait davantage appréciée qu’un parfum griffé, et les écrivains publics y trouveraient aussi leur compte. Un autre phénomène qui me hérisse est la tradition selon laquelle c’est le mâle qui offre un présent à sa compagne. Mais pourquoi, diantre, est-ce si peu partagé ? Pourquoi les mâles ne recueilleraient-ils pas leur pleine dose d’attentions et de gâteries ?

Ne vous méprenez pas, ce n’est pas parce que personne dans la maison n’a pensé à m’offrir un cadeau que je suis aussi réfractaire à la Saint-Valentin. (Bon, un peu quand même, mais ne le répétez pas. ) Cependant, j’ai une proposition à faire à quiconque partage mon avis. Est-ce qu’on ne pourrait pas retirer le titre de saint patron à ce pauvre moine même pas amoureux qui mourut martyrisé afin de le remplacer par un être à la symbolique plus proche des amoureux ? J’ai une solution de rechange qui me semble vraiment intéressante et qui ne devrait pas inquiéter les durs d’oreille un peu plus âgés. Le lamantin est un mammifère doux et paisible qui a besoin d’eau pour vivre. Ses nageoires pectorales lui servent à se mouvoir dans les fonds marins, à manipuler de la nourriture et à caresser ses congénères. Vous avez bien lu, cet animal sympathique se sert de ses nageoires pour distribuer des câlins et des caresses à ses proches. N’est-il pas plus attendrissant qu’un moine même pas amoureux ? Je propose donc (je me demande si je ne devrais pas adresser ma demande au pape actuel qui me semble bien accommodant) de remplacer la Saint-Valentin par la Saint-Lamantin.

Pour en savoir davantage sur :

La Saint-Valentin

Le pape François rencontre 20 000 fiancés

Le lamantin