On dit que les
souvenirs, comme les rêves, ne se partagent pas. Mon projet est mal parti, je m'en rends compte, mais
je vais essayer de le mener à bien quand même.
C’est le
dernier jour du voyage. Vous avez commandé deux homards pour le repas du soir
et vous allez les chercher en voiture. Il pleut depuis trois bonnes heures. Le
resto est juste avant le pont menant à l’île d’Orr. Ce passage entre les deux îles offre une vue unique. Votre compagnon stationne
sur une bande étroite, devant le quai. Le jeune garçon, très blond et très
beau, qui fait la cuisson des homards vous a vus, il vous sourit et vous fait
signe d’attendre. Ses immenses chaudrons sont dehors, il fera cuire ses prises sous la pluie battante. Ça ne prendra que dix minutes. Le temps d’une chanson.
Votre
compagnon ne dit rien. Il glisse un cd dans l’ouverture et les premières notes
de L’intuition
s’insinuent entre le son des gouttes d’eau qui tintent sur le métal de la
voiture. Vous êtes entourés d’eau, celle qui tombe du ciel, celle qui s’étend
des deux côtés des étroites bandes de terre du petit port de pêche. C’est le moment
le plus poignant de la chanson, celui où s’égrainent quelques notes de guitare
avant que la voix émouvante et triste de Stéphane Lafleur ne prononce les
premières paroles. Et toute cette eau qui glisse devant vos yeux, toute cette
eau qui déforme les plans d’eau et les quais, tout ce gris qui se dilue sur les
vitres marbrées de pluie, conjugué aux quelques notes qui s’insinuent au plus
profond vous tirent les larmes des yeux. Vous êtes devant le plus beau paysage
du monde et vous avez une envie soudaine et irrépressible de pleurer. Vous ne
savez pas ce qui se passe, ou plutôt, oui, vous ne savez que trop bien que l’émotion qui
vous étreint fera partie des moments les plus intenses du voyage.
Pour entendre - et écouter- la chanson: